La réserve naturelle de l’île de Rhinau

Ceux et celles qui me connaissent savent que j’ai deux passions : les plantes et les voyages. Ce billet inaugure une nouvelle série de carnets de terrains, que je m’efforcerai de publier au fil de mes pérégrinations pour vous faire partager des lieux qui méritent d’être visités et des anecdotes qui méritent d’être partagées !

Aujourd’hui, une petite visite de la réserve naturelle de l’île de Rhinau classée en 1991, organisée par le Conservatoire d’Espaces Naturels d’Alsace, anciennement conservatoire des sites alsaciens créé en 1976.

Notre visite se déroule le long du Rhin, ce fleuve long de 1200km qui prend sa source dans les Alpes et sillonne l’Europe du sud au nord, traversant pas moins de 9 pays et principautés et fournissant de l’eau potable et des voies navigables sur tout un morceau de continent. Source de mythes, de légendes, le Rhin est incontestablement un fleuve majeur en Alsace

Petit point d’étymologie, le nom du Rhin dériverait apparemment du celte « rhenos »= « fleuve » , latinisé par la suite en Rhénus. A l’époque des Celtes le Rhin était considéré comme une divinité. Jusqu’en 1918, une statue du « Vater Rhein » trônait d’ailleurs devant l’opéra sur la place Broglie de Strasbourg. Elle a été retirée en tant qu' »oeuvre allemande », et aussi peut être parce que sa pose était trop suggestive… La statue a été échangée contre celle du « Meiselocker« , le charmeur de mésange, surnom donné aux strasbourgeois autrefois car il était d’usage d’avoir une mésange chez soi pour lutter contre les nombreux moustiques de cette zone très marécageuse.

L’histoire de la réserve de Rhinau est intimement liée à l’histoire de la région. Il y a à peine 200 ans, le Rhin était un fleuve sauvage au lit changeant et aux méandres bifurquants et sinueux. Pour passer de la France en Allemagne, ce n’était pas un bras d’eau qu’on franchissait, mais 7 ou 8 !
Mais ça… c’était avant. Entre 1817 et 1907, l’ingénieur allemand Johan Gottfried Tulla pilote un chantier pharaonique qui changera la face du Rhin : la correction du Rhin supérieur, ou « Rheinkorrektur ». En corrigeant le lit du fleuve pour le rendre rectiligne, en aménageant des berges et en coupant des méandres par de nouveaux canaux, on a rendu en siècle toute cette portion de fleuve navigable, limité les crues, et rendu des terres arables, riches en alluvions aux agriculteurs des deux côtés de la plaine rhénane. Un documentaire sur ‘l’homme qui dompta le Rhin’ était disponible sur Arte.

Mais ce n’est pas tout… à partir des années 50, dans sa quête d’indépendance énergétique, la France va amorcer une série de chantiers pour créer des barrages hydroélectriques tout le long du Rhin. Du Sud au Nord de l’Alsace, un canal de dérivation est aménagé derrière une grande digue dite « des Hautes Eaux » et des barrages de 13 mètres de hauteur sont aménagés tout le long des 140 mètres de dénivelé de la plaine, entre Mulhouse et Strasbourg. (Oui, en Alsace on « descend au Nord », l’amont du Rhin est au sud et s’appelle le « Haut-Rhin », l’aval du Rhin est au nord et s’appelle le « Bas-Rhin », logique non ?). Des polders sont aménagés pour permettre de stocker de l’eau sur tout le parcours en cas de forte crues, et éviter aux villes de l’extrême aval du fleuve (comme Cologne par exemple) de subir des inondations dramatiques.
Le chantier mobilise 3000 personnes sur plusieurs années, qui se déplacent de quelques kilomètres chaque année dans des villages provisoires en suivant les travaux.

En résumé, si aujourd’hui cette île est classée réserve naturel, bénéficiant ainsi des mêmes statuts de protection que les parcs nationaux… il s’agit bien d’une île artificielle, et récente qui plus est !
La majorité des arbres que l’on voit dans la réserve croissent donc depuis les années 70 ou 80, mais la plupart des grands arbres ont été coupés pendant les aménagements successifs. On observe la dominance des saules (Salix alba) et des peupliers blancs (Populus alba), caractéristiques du paysage de la forêt Rhénane. On les reconnaît à leur couleur argentée, qui brille presque dans le vent. D’ailleurs cette couleur aurait contribué au nom d’Argentoratum donné à Strasbourg à la période romaine.
Ce qui n’empêche pas l’endroit d’être désormais un écrin formidable de biodiversité.

Vue de la réserve depuis la « digue des Hautes Eaux »
Le panneau de bienvenue, au sommet de la digue

Longue de 10km et large de 400m, l’île abrite 55 à 60 espèces d’espèces ligneuses, arbres, d’arbustes et de liane (alors qu’une forêt classique en abrite environ 25). On y trouve aussi des libellules et des demoiselles (39 espèces, soit deux tiers des libellules d’Alsace !), des animaux comme le Castor, qui avait totalement disparu parce qu’on le chassait. Des 30 castors réintroduits en Alsace dans les années 70, on estime qu’il y a désormais une population de 800 individus. Il est très difficile de les voir en journée, mais on peut tomber sur leurs traces : les copeaux qu’ils génèrent en grignotant les bois tendres.

Copeaux de Castor

Si je ne vais pas vous faire ici une liste exhaustive des espèces observées, je vous dirais en revanche que la topographie, l’abondance de l’eau et les inondations régulières ont créé ici un écosystème dense et abondant de 311 hectares, digne d’une jungle tropicale. Les clématites (Clematis vitalba), qui sont des lianes grimpantes forment des rideaux si denses qu’à certains endroits, il est impossible de passer au travers. Leurs troncs atteignent 30cm de circonférence et elles montent à 35 mètres dans les arbres. Si on est loin d’une « forêt primaire », intouchée par l’homme, la réserve nous montre qu’en laissant des zones tranquilles pendant plusieurs années permet bel et bien de maintenir une forte biodiversité.

De l’autre côté de l’eau, une autre réserve naturelle, celle du Taubergiessen en Allemagne gagne également à être découverte, avec des prairies à orchidées remarquables qui fleuriront vers mai/juin l’année prochaine…

Le saviez-vous ?
La forêt rhénane est surnommée péjorativement (ou affectueusement je ne sais pas) le « Schnokeloch », ou « trou à moustique » car la zone inondable est très marécageuse.

Je termine donc cet article en remerciant Richard Peter, le garde animateur de la réserve qui était avec nous pour sa visite et ses explications. J’espère que ça vous donnera vous aussi envie d’aller visiter cet écrin de verdure protégé.
On le rappelle peu parce que ça relève du bon sens, mais souvenez-vous que dans des réserves naturelles, on ne cueille pas, on ne jette pas ses déchets, bref… on respecte les autres espèces vivantes et on les laisse tranquille ! J’espère que les photos qui clôtureront cet article vous convaincront que le jeu en vaut réellement la chandelle.

Publié par Le Plantoscope

Diplômée de biologie végétale et ancienne chercheuse en biologie moléculaire et cellulaire, je suis maintenant dédiée à la vulgarisation scientifique autour de la biologie des plantes. Le Plantoscope est un outil pour voyager à travers les plantes et la botanique par des anecdotes et des explications simples et accessibles.

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