PEB#3 – L’Aconit napel, c’est mortel !

Mortelle, cette fleur !

Aussi surnommée « casque de Jupiter » ou « capuchon de moine », les fleurs d’Aconit napel sont charmantes, il faut bien l’admettre. Charmantes… mais mortelles.
De la famille des Renonculacées, Aconitum napellus, subs. napellus, de son petit nom scientifique, est tout simplement la plante la plus toxique de France (1). Rien que cela.
Elle est aussi en général parmi les plantes les plus toxiques d’Europe tempérée. Ca pose le niveau.

Aconit napel et ses fleurs en forme de casque (ou de bonnet de moine) – CC0 – Pixabay

Qu’est ce qui la rend si dangereuse au juste ?

L’aconitine : la molécule du crime

L’intégralité de la plante est toxique, et en particulier les racines qui contiennent entre 0,5 et 1,5% d’aconitine, selon les sources. L’aconitine est une molécule de la famille des alcaloïdes, et elle est très dangereuse, c’est le moins que l’on puisse dire. La proportion d’aconitine peut varier de plante en plante, mais globalement on estime qu’une petite quantité (1 ou 2mg) provoque la mort chez un homme adulte en l’espace de 2 à 6h. (2)

Structure de l’aconitine

C’est rapide, mais la période pour arriver à la mort n’a pas l’air super réjouissante… une thèse à laquelle je n’ai pas pu avoir accès, mais citée dans un autre article décrit que l’aconitine a « d’abord une action excitante sur les nefs sensitifs, moteurs et sécréteurs, avant d’entraîner leur paralysie ». Traduisez que dans un premier temps, vous allez subir une forte hypertension, une arythmie cardiaque, des vomissements, puis une paralysie généralisée (2). On finit privé d’oxygène, raide comme un piquet et froid comme un cadavre. On n’y connaît pas d’antidote, même si certaines personnes ont pu être sauvées in extremis grâce à du sulfate de magnésium, permettant de gérer les crises d’arythmie cardiaque (3).

Pour la petite histoire, l’une des descriptions la plus complète des effets physiologiques de l’aconit nous vient de Sir Alexandre Fleming (4). Oui vous savez, le gentil médecin britannique qui a découvert accidentellement la pénicilline et qui fut sacré chevalier en 1944. On lui attribue également la citation « C’est la pénicilline qui guérit les hommes, mais c’est le bon vin qui les rend heureux. » Bref, Alexandre Fleming m’avait tout l’air d’un homme sensé.

Alexandre Fleming dans son laboratoire


Attention cela dit si ça vous donne des idées et que vous voulez commettre le crime parfait : l’aconitine est très loin d’être intraçable. Elle disparaît relativement vite du sang, mais s’accumule ensuite dans des organes comme le foie, restant détectable jusqu’à 3 semaines après.

Chasse, suicide et bombe bactériologique

L’aconit est recensée dans de nombreux cas d’empoisonnements, que ce soit dans la littérature historique ou dans la littérature scientifique. Suicides, meurtres, accidents… l’aconit napel a été utilisé à toutes les sauces et vous trouverez toutes sortes d’anecdotes historiques à son sujet sur le grand internet mondial.

Certains paléontologues soutiennent que des espèces d’aconit auraient déjà pu être utilisées pour enduire les têtes de flèche à la chasse. Cette innovation aurait pu permettre de chasser de plus gros animaux en les empêchant de fuir trop loin et trop longtemps lorsqu’ils sont blessés… mais ça demande tout de même de bien cuire sa viande pour ne pas s’empoisonner soi même (2).

Plus tard, on raconte que les gaulois chassaient les loups et les ours avec ces mêmes flèches empoisonnées. Hannibal se serait suicidé à l’aconit en 183 av..J-C pour ne pas être livré aux Romains. La disparition subite du grand prêtre Alkimos mentionné dans la Bible en 159 av. J-C, ou la mort de l’empereur Claudius, empoisonné par sa femme Aggripina pourraient également être attribuées à l’usage de l’aconit (5-6).

Une plante si puissante ne pouvait faire que l’objet de légendes, ainsi la retrouve-t-on dans le mythe de Jason et des argonautes. Elle est utilisée par Médée pour punir Jason qui déclinait ses avances. L’aconit bénéficierait de pouvoirs contre les loups garous, les vampires et les démons… certains racontent même que le poison émanerait de la bave du Cerbère en personne, le chien gardien des enfers (5) !

Hercule capturant Cerbère – Hans Sebald Beham – 1545
En colère, Cerbère se mit à baver et de son écume naquit l’aconit, selon la légende.

Parce que la réalité dépasse souvent la fiction, vous serez ravis d’apprendre également qu’en 1650, dans un traité nommé « Grand Art d’artillerie » (7), un ingénieur lituanien, Casimir Siemienowicz imagine toutes sortes d’objets et de projectiles d’usages militaires. Il décrit notamment pour la première un système de fusées à étages stabilisées, ce qui deviendra le modèle de base de nos fusées spatiales (en avance sur son temps ce monsieur !). Il imagine également des « globes vénéneux » remplis de jus d’aconit concentré au soleil pendant 1 mois, mélangés à des feuilles de bouleaux fraîches pour créer une fumée toxique à l’allumage. Il préconise même d’utiliser ces munitions toxiques un jour de brouillard, pour que les gaz soient retenus à ras du sol. Comme ces méthodes sont indignes d’un véritable soldat, il faut évidemment les réserver aux ennemis de la chrétienté… oui, en 1650 on peut être progressiste, mais pas dans tous les domaines à la fois.

Des balles à l’aconitine auraient même été conceptualisées lors d’expérimentations sous le régime nazi, pendant la deuxième guerre mondiale. Les balles blessent, éclatent dans le corps, et empoisonnent les cibles dans le même temps… ingénieux, mais heureusement, le projet n’a pas abouti (8).

Médecine ou poison : les deux revers de la médaille

Comme toutes les substances qui ont un effet physiologique puissant, l’aconitine a aussi été utilisée en médecine, notamment comme analgésique ou comme anti-spasmodique (9).
Ainsi, en médecine traditionnelle chinoise, certaines espèces d’aconit sont utilisée comme additifs de bain ou comme onguents. L’aconitine pouvant être absorbée par la peau (il faut mettre des gants pour la manipuler), ces traitements permettaient de soulager les douleurs articulaires liées à l’arthrose. Les préparations doivent au préalable être détoxifiées grâce à un procédé appellé « pao zhi », mais chaque année ces pratiques débouchent sur des hospitalisations (10).

Tant de choses qui se cachent sous ces petits capuchons de moines d’apparence innocente ! Une chose est sûre : si vous croisez quelque chose qui ressemble à de l’aconit, restez-en loin, très loin !

Pour aller plus loin :

1. Description botanique de l’aconit sur Toxiplante : https://www.toxiplante.fr/monographies/aconit.html

2. Surmely, F. Les poisons de chasse dans les sociétés préhistoriques des pays tempérés. ResearchGatehttps://www.researchgate.net/publication/271838063_Les_poisons_de_chasse_dans_les_societes_prehistoriques_des_pays_temperes (2003).

3. Pullela, R., Young, L., Gallagher, B., Avis, S. P. & Randell, E. W. A case of fatal aconitine poisoning by Monkshood ingestion. J. Forensic Sci.53, 491–494 (2008). (DOI : 10.1111/j.1556-4029.2007.00647.x)

4. Fleming, A. An inquiry into the physiological and medicinal properties of the Aconitum Napellus : to which are added observations on several other species of aconitum. (London : John Churchill, 1845).

5. Demats, P. Fabula. 3 études de mythographie antique et médiévale. (Librairie Droz, 1973).

6. Moog, F. P. & Karenberg, A. Toxicology in the Old Testament. Did the High Priest Alcimus die of acute aconitine poisoning? Adverse Drug React Toxicol Rev21, 151–156 (2002). (DOI : 10.1007/BF03256190)

7. Siemienowicz, K. A. du texte. Grand art d’artillerie, par le sieur Casimir Siemienowicz,… mise en françois par Pierre Noizet,… (1651).

8. Sutter, J. Bayle François. – Croix gammée contre Caducée. Les expériences humaines en Allemagne pendant la deuxième gurerre mondiale; P. Lethielleux. – L’expérimentation humaine en médecine. Population8, 170–171 (1953).

9. Gutser, U. T. et al. Mode of antinociceptive and toxic action of alkaloids of Aconitum spec. Naunyn Schmiedebergs Arch. Pharmacol.357, 39–48 (1998). 5.M, E. & M, S. (DOI : 10.1007/pl00005136)

10. Dauncey, E. A. & Larsson, S. Plants That Kill: A Natural History of the World’s Most Poisonous Plants. (Princeton University Press, 2018).

Publié par Le Plantoscope

Diplômée de biologie végétale et ancienne chercheuse en biologie moléculaire et cellulaire, je suis maintenant dédiée à la vulgarisation scientifique autour de la biologie des plantes. Le Plantoscope est un outil pour voyager à travers les plantes et la botanique par des anecdotes et des explications simples et accessibles.

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