La nuit, tous les arbres sont-ils gris ?

Cet article est une adaptation de la chronique du même non réalisée sur Podcast Science. L’ensemble du dossier s’écoute par ici (session 2 de l’épisode 349).

Je vous embarque dans un voyage nocturne à la découverte de plantes insolites, à apprécier de nuit.

Des fleurs qui ne s’ouvrent que la nuit

Commençons tout de suite par nos jardins d’Europe : connaissez-vous l’onagre bisanuelle (Oenothera biennis) ? Une petite fleur jaune. Discrète… jusqu’à la tombée du jour. 1h avant la nuit, voici le petit bouton de fleur qui se déploie. Jusqu’à ce que… pop ! Les pétales éclosent !

Oenothera biennis – onagre bisanuelle

Une autre espèce, Mirabilis jalapa ou « Belle de nuit », forme de petits buissons dont les fleurs colorées, jaunes ou roses, pointent le bout de leurs pétales avant la nuit.

La floraison peut durer toute la nuit, et la fleur exhale un parfum discret, mais surtout… exsude une quantité de nectar à la base du pédoncule floral, qui viendra récompenser les insectes nocturnes assez aventuriers pour engouffrer leur trompe dans le fond de la fleur, emportant au passage un peu de pollen jusqu’à la prochaine fleur, assurant ainsi le brassage des gènes entre plusieurs individus.

Antoń S, Komoń-Janczara E, Denisow B. Floral nectary, nectar production dynamics and chemical composition in five nocturnal Oenothera species (Onagraceae) in relation to floral visitors. Planta. 2017

Plus blanc que blanc, les fleurs de nuit !

Si ces deux là sont colorées, d’autres sont plutôt blanches. C’est le cas d’Ipomea alba, aussi surnommée « fleur de lune », qui éclot en quelques minutes dans la chaleur de l’été et se referme dès les premiers rayons du soleil.

Silène enflé – S.Filoche

Plus discrète, la Silène de nuit qui porte si bien son nom latin « Silene noctiflora ». Cela vaut la peine d’être souligné, pour une fois qu’un nom latin est éloquent !


Lis de Casablanca (Lilium orientalis)

Le Lis de Casablanca (Lilium orientalis), qui ressemble aux fleurs stars des échoppes de fleuristes et a un parfum très entêtant s’ouvre également la nuit !


Glaïeul de nuit

Parlant d’odeurs, on peut également citer le Glaïeul de nuit, dont la fleur blanc crème s’épanouit le soir, en émanant d’une étrange odeur de clou de girofle. Les glaïeuls sont très diversifiés, et des stratégies de pollinisation par des papillons de nuit existent aussi.


Et on y pense moins, mais les vraies stars de la nuit, ce sont les cactus. Oui les cactus fleurissent aussi ! Vous l’ignoriez ? Certains de façon spectaculaire ! Les fleurs à l’origine du fameux « fruit du Dragon » ou « pittaya » – qui poussent sur un cactus du genre « Stenocereus » – offrent littéralement une explosion de pétales et d’étamines blanches.

Dans la même veine, la fleur du cactus Epiphyllum oxypetalum, aussi surnommée « reine de la nuit », se fait désirer. Elle peut se faire attendre des années, et ne dure qu’une seule nuit.

Notons que toutes les fleurs que je viens de vous citer sont blanches, ou en tout cas très claires. Pourquoi ? Tout simplement parce que le blanc reflète mieux la lumière, et que lorsque seule la lumière de la lune et des étoiles est disponible, il faut bien se signaler aux pollinisateurs ! Vous avez sans doute vu des papillons de nuit irrépressiblement attirés par une ampoule. Profitant de ce travers, les plantes signalent leurs organes reproducteurs par une corolle de pétales blanches, des odeurs attractives. Ce n’est pas tous les jours qu’on exhibe ses parties intimes, et il serait dommage que les partenaires de la reproduction ratent le rendez-vous ! Par ici la visite !

La lumière attire les papillons de nuit… les fleurs blanches aussi !

Si vous trouvez ça malin, attendez la suite. J’aimerais vous parler de certains nénuphars qui eux aussi fleurissent la nuit.

Les nuits des nénuphars sont… plutôt chaudes !

Et en particulier : Victoria amazonica. Il s’agit, ni plus ni moins que du plus grand nénuphar du monde. Ses feuilles sont si larges qu’on peut y déposer des bébés humains. Les jardins botaniques du monde entier proposent des séances photos aux jeunes parents… (même à Nancy !) mais n’essayez pas de marcher dessus une fois adulte, ça ne se passe pas très bien.

Lorsqu’il fleurit, (en blanc) ce nénuphar attire de nombreux visiteurs pollinisateurs, qui sont surtout de petits scarabées, qui ont la particularité de devoir élever leur température corporelle pour se reproduire. Or, cela coûte beaucoup d’énergie. A moins qu’ils n’élisent domicile dans un motel chauffé !

Justement, ce nénuphar est capable de générer sa propre chaleur. On appelle ce phénomène la « thermogenèse ». Très accueillant, tiens ! Et cette fleur a une sexualité en deux temps, détaillée dans cet article fascinant. Le premier soir, la fleur est femelle et connaît un pic intense de chaleur. L’insecte s’installe et le jour venu, il est piégé par la fermeture de la fleur, qui refroidit mais reste tout de même plus chaude qu’à l’extérieur. Pendant la journée, la plante devient mâle et libère son pollen. L’insecte se débat frénétiquement et s’en couvre de la tête aux pieds jusqu’à la réouverture de la fleur, qui connaît un deuxième pic de chaleur… juste un peu plus faible que le pic précédent. C’est assez pour que le coléoptère choisisse d’élire domicile dans la fleur femelle suivante, un poil plus chaude ! Et c’est comme ça, mesdames et messieurs, qu’on brasse des gènes chez le nénuphar géant.

Intérieur de la fleur avant et après le passage des coléoptères. A droite : le pollen est libéré
Courbe lisse : température du nénuphar, courbe en pointillés : température extérieure en fonction de l’heure de la journée.

Toujours plus haut…

Prenons plus gros : un arbre par exemple. Comme… au hasard, le baobab africain (Adansonia digitata). Que fait-il la nuit ? Hé bien de temps en temps, il produit des énormes fleurs, suspendues dans le vide grâce à de longues tiges.

Elles sont blanches (encore), bien visibles, en forme de grosses coupoles et les pétales suintent d’une importante quantité de nectar… Un perchoir parfait pour y accueillir des choses aussi grosses que… des chauves souris par exemple ! Tête à l’envers, elle vont soigneusement lécher le nectar jusqu’à plus soif, et s’enduire la tête de pollen, puis voyager de fleur en fleur, assurant ainsi la descendance de notre chez baobab.

Cherchons à présent du côté des plantes carnivores… est ce qu’il se passe quelque chose la nuit ? Du côté de Bornéo, vous pouvez trouver une espèce dotée de pièges à urnes particulièrement intéressante – Nepenthes hemsleyana. Et parfois, une chauve souris force l’entrée ! Est-elle dévorée ? Non pas du tout, elle vient piquer un roupillon au lever du jour, à l’abri de l’urne.

N. hemsleyana et sa chauve souris partenaire.

La feuille modifiée a une forme telle que la chauve souris la repère facilement grâce à son sonar, et en échange du gite, elle va allègrement déféquer dans la plante, fournissant ainsi des nutriments précieux à la plante carnivore. Mesdames et messieurs, vous avez sous les yeux un authentique modèle de sac de couchage-toilettes pour chauves souris. Même Décathlon n’a pas osé.

Une autre histoire nocturne incroyable concerne une orchidée de Madagascar : (Angraecum sesquipedale)

Angraecum sesquipedale
Charles Darwin


La fleur, blanche, une fois ouverte est dotée d’un très long éperon, de quelques 30cm, au fond duquel est produit du nectar ! Darwin a l’époque a postulé que pour qu’une telle structure apparaisse, il fallait qu’elle ait co-évolué avec un insecte pollinisateur comme… un papillon de nuit par exemple. Balivernes ! Un papillon de nuit avec une trompe de 30cm ! On a jamais vu ça, et on ne le verra jamais !

Xanthopan morganii

Mais en biologie, à force de chercher, on trouve. Voici qu’en 1903, les naturalistes décrivent un papillon : Xanthopan morganii, capable de dérouler sa trompe jusqu’à… environ 30 cm.

Il faudra encore un peu de patience (une petite centaine d’année) pour qu’en 2004, on attrape le fameux papillon en flagrant délit de consommation de nectar, mais Darwin avait raison depuis le début.

Il s’en passe des choses du côté des plantes la nuit ! Ces interactions et stratégies montrent bien que ces organismes sont tout à fait adaptés à notre planète, de jour, comme de nuit !

Si l’on prend un peu de hauteur et qu’on pense à des choses moins terre à terre – de nombreux botanistes comme Francis Hallé ou Jean-Marie Pelt dans leurs ouvrages nous rappellent souvent que si des extra-terrestres devaient étudier la Terre, de loin… ils penseraient que les plantes seraient les êtres les plus « évolués » puisqu’ils en ont colonisé quasi toute la surface émergée.

La planète bleue, dans l’immensité de la grande nuit, l’univers… n’est pas que bleue… elle est verte.

Et si on allait encore plus loin : Que se passe-t-il Ailleurs ? L’Ailleurs avec un grand A ?Avant de pouvoir voyager suffisamment loin pour chercher d’autres formes de vie : il faut résoudre un petit détail – comment nourrir un équipage d’astronautes ? On ne peut pas stocker des années de nourriture déshydratée, c’est bien trop lourd… et bien trop triste. En plus il y a bien trop peu de place. Avant de songer à mettre un poulailler ou une porcherie sur la station spatiale… peut être qu’il serait sage d’apprendre à cultiver des légumes !

L’année dernière, les pensionnaires de la station spatiale internationale ont eu la joie de goûter à leurs premières feuilles de laitue, « made in space ». (Ils auraient pu faire pousser de la Roquette). Vous imaginez ? De la nourriture fraiche ? Quelle joie ce doit être après des mois de privation en nourriture « ordinaire ».

L’autonomie alimentaire est un enjeu clé du voyage spatial, et de nombreux modules de croissance sont testés dans les stations en orbite pour déterminer la meilleure façon de faire pousser des fruits et légumes dans l’espace. Si on comprend très bien leurs besoins sur terre pour l’instant on connaît mal l’impact de l’apesanteur, de l’absence de lumière naturelle et de l’effet des rayons cosmiques sur leur biologie et de nombreux programmes de recherche visent à pallier à ce problème. Un article sur les plantes de l’espace par ici.

Je ne vous parle pas des effets positifs du jardinage sur les équipages… parce que oui, ça a le mérite de faire passer le temps ! Pour des missions aussi longues que « rejoindre une autre planète habitable », qui pourront prendre plusieurs années, voire dizaines d’années, ce n’est pas négligeable.

On peut toujours viser « plus près » et essayer de terraformer Mars par exemple. Il suffirait d’y planter assez de végétaux, bien de chez nous, et d’attendre quelques générations qu’ils colonisent la planète pour nous fabriquer une atmosphère respirable ! Ce n’est pas demain la veille…

Alors si on arrive un jour sur une planète abritant la vie, quel genre de plantes trouverons nous ? Ici, nos plantes sont vertes car elles possèdent un pigment capable d’absorber la lumière rouge et bleue, principalement. Si l’atmosphère est différente là haut, on peut très bien imaginer des plantes jaunes, rouges, et pourquoi pas noires, qui absorberaient des longueurs d’ondes différentes… les chercheurs en sont convaincus et travaillent d’ores et déjà sur des façons de détecter des formes de vie végétale extra-terrestes sur la base des longueurs d’ondes qu’elles absorbent.

Vue d’artiste : des plantes sur d’autres planètes
Doug Cummings / Caltech

On arrive à la fin de ce voyage nocturne et végétal. Il y a bien d’autres choses à dire – d’ailleurs si vous voulez savoir si les plantes dorment ou pas la nuit, c’est dans cet article que ça se passe !

En tout cas je vous l’avais bien dit : La nuit, tous les arbres ne sont pas gris.

Pour aller plus loin :

Retrouvez cette plante et bien plus sur le compte twitter du Plantoscope.

Antoń, S., Komoń-Janczara, E. & Denisow, B. Floral nectary, nectar production dynamics and chemical composition in five nocturnal Oenothera species (Onagraceae) in relation to floral visitors. Planta246, 1051–1067 (2017). (DOI : 10.1007/s00425-017-2748-y)

Goldblatt, P. & Manning, J. C. Evidence for Moth and Butterfly Pollination in Gladiolus (Iridaceae-Crocoideae). Annals of the Missouri Botanical Garden89, 110–124 (2002). (DOI : 10.2307/3298660)

Schöner, M. G. et al. Bats Are Acoustically Attracted to Mutualistic Carnivorous Plants. Current Biology25, 1911–1916 (2015). (DOI : 10.1016/j.cub.2015.05.054)

SEYMOUR, R. S. & MATTHEWS, P. G. D. The Role of Thermogenesis in the Pollination Biology of the Amazon Waterlily Victoria amazonica. Ann Bot98, 1129–1135 (2006). (DOI : 10.1093/aob/mcl201)

Chronique Podcast Science par Eléa Héberlé : La nuit tous les arbres sont-ils gris ?

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