Les plantes brûlent si on les arrose au soleil : info ou intox ?

Cette chronique a été rédigée pour l’épisode 438 de Podcast Science.

La sagesse populaire regorge de conseils et de proverbes pleins de bon sens. Surtout quand cela concerne le jardinage. Et parmi tous les adages existants, il y en a un qui est réellement récurrent : Il ne faut JAMAIS arroser les plantes en plein soleil. Jamais.

Mais pourquoi au juste ?

L’effet loupe, élémentaire mon cher !

La seule et unique justification à ce conseil serait que les gouttes d’eau agissent comme une loupe. Avez-vous déjà tenté de tenir une loupe en plein soleil pour en concentrer les rayons ? Avec le bon angle, on peut générer tellement de chaleur que le brin d’herbe qui se retrouve malencontreusement sous la lentille se met à brûler. Ne tentez jamais de faire l’expérience sur une pelouse en plein été, vous risqueriez de déclencher un incendie digne du bush australien.

Alors oui, quelque part, ça fait sens. Peut-être qu’une goutte, laissée malencontreusement en plein soleil après un arrosage pourrait faire l’effet d’une loupe et brûler les feuilles de nos plantes potagères…

Mais en même temps…

Et pourtant, on ne voit personne s’affoler lorsqu’une averse passe en plein été. Les agriculteurs ne se privent pas d’arroser en pleine canicule et même par 35°C, on peut voir des dispositifs d’arrosage déverser des milliers de litres d’eau dans les champs de maïs ! (Oui, j’habite en Alsace où l’on peut voir ça souvent !)
Je veux dire, il doit bien y avoir des plantes qui prennent des averses ou des embruns marins, puis du grand soleil en pleine journée dans la nature ! Il y a bien certains bouts de feuilles dans une forêt tropicale humide qui ont dû se retrouver dans cette situation… si c’était vrai, les plantes n’auraient-elles pas toutes disparu des régions ensoleillées, brûlées vives ? 
En cherchant sur internet, les pourfendeurs de la vérité sont bien là et s’accordent à dire plus ou moins que évidemment, c’est faux ! La justification : « tout le monde sait bien que pour créer un « effet de loupe », il faut éloigner la loupe de l’objet. Or, les gouttes sont directement sur la feuille, donc… c’est faux ! ».

Si cette explication vous satisfait, alors arrêtez-vous là, mais je ne pouvais pas me résoudre à baisser les bras.

La science à la rescousse !

Et comme souvent, c’est quand j’ai commencé à désespérer de pouvoir trouver une justification scientifique à toute cette histoire que je suis tombé un peu par hasard sur LA publication qui allait sauver ma chronique.

Il s’agit un article de 2010 publié dans “The New Phytologist” intitulé “Optics of sunlit water drops on leaves: conditions under which sunburn is possible”. Traduction : “L’optique de gouttes d’eau illuminées par le soleil sur les feuilles : conditions auxquelles la brûlure est possible”. N’est-ce pas précisément ce qu’il nous fallait ?

Ils commencent l’article par un sondage, montrant que sur un panel de personnes sondées, professionnelles ou amatrices d’horticulture, 78% répondent par l’affirmative lorsqu’on leur pose la question “Est-ce que des gouttes d’eau illuminées au soleil peuvent brûler les feuilles” ? Sur plusieurs autres sites, notamment cosmétiques, les répondants étaient aussi globalement convaincus que le même phénomène pouvait brûler la peau au soleil, et déclencher un feu de forêt. Il semblerait donc que cette idée reçue soit effectivement bien ancrée.

Dans ce papier, ils utilisent à la fois des modélisations informatiques et des expériences assez simples pour voir dans quelles circonstances on peut – ou non – obtenir des brûlures sur les feuilles. 

Dans leur première expérience, ils utilisent des feuilles d’érable plane (Acer platanoides) sur lesquelles ils posent des billes de verre sphériques entre 2 et 10mm de diamètre, pour des durées de 1h, 3h, ou 9h consécutives d’ensoleillement. Le résultat est assez visuel et la trace de chaque bille est clairement visible sur les feuilles.
Les feuilles brûlent sous le verre par effet de loupe, aucun doute.
Heureusement, ce n’est pas du verre qui tombe du ciel ! 

Figure de l’expérience 1 : Dans plusieurs conditions d’exposition, des feuilles recouvertes de billes sphériques peuvent se faire br^ûler au soleil.

Mais le verre fonctionne-t-il comme une goutte d’eau ?
Le verre a un indice de réfraction de 1,5 – l’eau un indice de réfraction de 1,33. Les gouttes d’eau ne sont jamais sphériques, contrairement aux billes de verre… et en plus de cela, l’eau s’évapore, refroidissant au passage son environnement direct. Pour se rapprocher de ces conditions, ils élaborent une deuxième expérience.

Cette fois, ils utilisent des feuilles d’érable et des feuilles de Ginkgo biloba, en y déposant de vraies gouttes d’eau au compte-goutte, pour s’assurer de l’homogénéité de la taille des gouttelettes. Plus fort, ils changent l’inclinaison des feuilles exposées, pour simuler l’angle incident du soleil sur la goutte.

Résultat : aucune trace de brûlure, peu importe la condition. En modélisant les gouttes informatiquement, il semblerait que peu importe la forme de la goutte, les rayons lumineux sont concentrés dans un plan qui ne touche pas directement ou pas suffisamment le corps de la feuille. Cela irait dans le sens du fait qu’il faut éloigner la loupe de l’objet à brûler.

Figure 2 : Exposition de gouttes d’eau et de feuilles au soleil, selon plusieurs inclinaisons

Ducoup, que se passerait-il si la goutte était un peu plus haute ? Ils ont fait le même test cette fois-ci avec des feuilles poilues de Salvinia natans, une fougère flottante. A cause de ses poils et de la structure “cirée” de la feuille, la goutte est plus sphérique et il y a moins d’effet de refroidissement, puisqu’il y a moins de contact. Dans ces circonstances, ils peuvent observer des traces de brûlures sur les feuilles !

Figure 3 : Exposition de gouttes d’eau au soleil sur des feuilles de Salvinia natans

Qui plus est, selon leurs expériences, l’angle le plus “à risque” pour focaliser suffisamment les rayons du soleil est de 23°. Ce qui serait contradictoire avec la recommandation de ne pas arroser en plein journée, puisque c’est selon eux l’angle qu’a le soleil le matin !

Evidemment, les chercheurs de cet article n’ont pas testé toutes les feuilles ni toutes les conditions. Ces expériences montrent cependant que brûler une feuille à cause d’une goutte paraît très compliqué, mais ne serait pas totalement impossible dans les bonnes conditions ! Dans la majorité des situations, les gouttes d’eau n’auraient ni la bonne forme, ni la bonne distance de la feuille. De plus, elles s’évaporeraient rapidement. Il ne faut pas oublier que le soleil change constamment de place dans le ciel.

Pour cette information, il semblerait donc que l’on doive rester sur une “semi-intox”. 

Pourquoi un adage si répandu ?

Si l’explication n’est pas si triviale que ça, pourquoi ce conseil est-il si présent dans la communauté des jardiniers, amateurs ou professionnels ?

Peut-être que cette idée répandue vient du fait que quand on laisse sécher des gouttes d’eau sur le feuillage des plantes, et que cette eau est très minéralisée ou très calcaire, cela laisse une trace qui a exactement la forme de la goutte ? Si ça vous arrive à la maison, rassurez-vous, il suffit de frotter la feuille délicatement avec un chiffon humide (ou vos gros doigts, ça marche aussi) pour que la trace disparaisse. 

Peut-être que la “sagesse” derrière cette affirmation réside plutôt dans l’économie d’eau : plus on arrose “en pleine journée”, plus il fait chaud. Plus il fait chaud, plus l’eau s’évapore vite, et plus elle s’évapore vite, moins elle a le temps de pénétrer dans le sol, au niveau où les racines sont supposées l’absorber par un savant mécanisme de transpiration.

Car oui, si vous l’ignoriez, les plantes transpirent aussi ! C’est d’ailleurs ce qui assure la remontée d’eau dans la plante, et c’est ainsi qu’elle peut faire circuler la sève brute, acheminant les minéraux de bas en haut. L’eau s’évapore par des petits orifices à la surface de la feuille, qui autrement est imperméable, les stomates. Et l’ouverture de ces stomates permet à son tour de faire entrer le CO2, requis pour la photosynthèse.

Schéma de l’évapotranspiration – Wikicommons – Salsero35

Ce phénomène est d’ailleurs l’une des composantes importantes de ce qu’on appelle le processus d’évapotranspiration : le passage dans l’atmosphère de vapeur d’eau, depuis le sol, par évaporation ou depuis les plantes, par transpiration. Et c’est une part importante du cycle de l’eau à la surface du globe. Pour vous donner un exemple, un chêne peut évaporer jusqu’à 1000 litres d’eau par jour dans l’atmosphère (260L en moyenne). 

Astuce : pour mettre en évidence la transpiration des plantes, il vous suffit de mettre un sachet plastique autour de l’une des tiges de vos plantes d’appartement et de le fermer avec un élastique. Au bout de quelques dizaines de minutes, la vapeur d’eau aura condensé sur le sachet !

En somme, il serait théoriquement plus bénéfique d’arroser le matin ou le soir, à une température décente, qu’en pleine journée. La plante aurait ainsi suffisamment d’eau infiltrée dans le sol pour pouvoir la pomper, faire diminuer sa température de surface et se rafraîchir en journée, tout en évitant de… brûler par effet de loupe. 
Alors gardons précieusement ce conseil, mais pour toutes les bonnes raisons cette fois !

Et si vous avez oublié d’arroser vos plantes depuis un moment et que la pause déjeuner est votre seul créneau… allez-y. Une plante arrosée en plein soleil aura probablement toujours plus de chances de survie qu’une plante sans eau !

Pour aller plus loin :

  1. Egri, Á., Horváth, Á., Kriska, G. & Horváth, G. Optics of sunlit water drops on leaves: conditions under which sunburn is possible. New Phytologist185, 979–987 (2010). (DOI : https://doi.org/10.1111/j.1469-8137.2009.03150.x)
  2. Jones, H. G. Can water droplets on leaves cause leaf scorch? New Phytologist185, 865–867 (2010). (DOI : https://doi.org/10.1111/j.1469-8137.2009.03161.x)
  3. J. Cermak, J. Ulehla, J. Kucera & M. Penka, « Sap flow rate and transpiration dynamics in the full grown oak (Quercus robur L.) in floodplain forest exposed to seasonal floods as related to potential evapotranspiration tree dimensions », Biologia Plantarum, vol. 24, no 6,‎ 1982, p. 446-460. (DOI : 10.1007/BF02880444)

Si comme moi, vous êtes une patate en jardinage, ce site peut vous être utile :
La Clinique des Plante : https://www.cliniquedesplantes.fr/

Publié par Le Plantoscope

Diplômée de biologie végétale et ancienne chercheuse en biologie moléculaire et cellulaire, je suis maintenant dédiée à la vulgarisation scientifique autour de la biologie des plantes. Le Plantoscope est un outil pour voyager à travers les plantes et la botanique par des anecdotes et des explications simples et accessibles.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :