Botanique tes morts

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Note d’intention :
Ce billet de blog est une retranscription de la chronique« Botanique tes morts », créée spécialement pour l’émission radio-dessinée de Podcast Science. Avant de vous offusquer de son titre provocateur, n’oubliez pas de lire l’article !
J’espère que vous apprécierez les illustrations ! 😉

Ah, le thème de cette émission, ça fait longtemps qu’on en rêve, moi je vous le dis ! Claire, notre podcasteuse-chimiste-médiatrice préférée de l’équipe de Podcast Science, nous parle sans arrêt de pipi, de caca, de pourri, sans jamais avoir accompli son rêve de nous organiser une radio-dessinée pourrie. Et voilà, le temps est venu. 

Illustration : Cévébé – radio dessinée

Comme d’habitude, on relève le challenge de l’exercice de style et on réfléchit à un sujet : les plantes et le pourri, quel rapport ? Réfléchissons un instant : C’est quoi la putréfaction ? Un dictionnaire nous dit que c’est la dégradation de la matière organique sous l’action de micro-organismes : bactéries, champignons…

Illustration : Mél – radio dessinée

Mais que viennent faire les plantes là dedans me direz vous ? Mais tout ! En tant que productrices primaires de matière organique, ce sont elles qui fournissent toute la matière organique de la planète. On doit manger des organismes photosynthétiques, donc des plantes, si nous pauvres animaux voulons survivre. Elles sont à la base des chaînes alimentaires. Lorsqu’elles terminent leur vie, cette matière est restituée au sol et à l’atmosphère par des phénomènes que l’on appelle la minéralisation et l’humification, la formation d’humus. En quelques jours, mois, années, ce sont tout un cortège d’insectes, les détritivores, puis de champignons et de bactéries, les décomposeurs qui vont permettre de dégrader les matériaux tombés au sol, de couper le bois, la cellulose, les sucres en toutes petites briques qui pourront être réemployées par une nouvelle génération d’êtres vivants. Cette réaction peut être relativement longue et se fait la plupart du temps dans des conditions sans oxygène.

Compost – Wikicommons

Lorsqu’on contrôle un peu plus ce phénomène, mais qu’on l’accélère un peu dans des conditions où l’on a de l’oxygène, on peut rapidement décomposer de la matière organique végétale pour faire du compost, très riche en nutriments, pour enrichir les sols et obtenir des plantes très bien nourries.

Des bactéries et des champignons qui dégradent des plantes, il y en a des centaines, que dis-je, des milliers ! Souvent, vous ne les voyez pas à l’oeil nu, mais vous en voyez le développement lorsque vos légumes se ramollissent au frigo, ou que vos fruits se recouvrent d’une poussière douteuse qui ne vous donnent  plus du tout envie de les manger. Et c’est un vrai sujet : on estime que 15 à 50% de la production alimentaire mondiale sont perdus à cause de ces micro-organismes décomposeurs, formant des moisissures et du pourri bien sympathique.

Parmi les stars de vos placards et de vos frigos, un champignon Rhizopus stolonifer, qui forme des taches de pourriture noire sur des plantes aussi diverses que l’ail ou l’oignon, le chou, les courges, les fraises, les tomates… ou vos tranches de pain. Miam.

Les champignons du genre Penicillium qui forment la moisissure bleue ou verte sur vos agrumes (miam les clémentines ramollies)… et qui en passant ont permis à Alexander Fleming de découvrir un très fameux antibiotique : la pénicilline ! 

Penicillium digitatum – Wikicommons

Les champignons du genre Aspergillus qui forment la pourriture noire…

Ou encore le champignon Botrytis cinerea, la pourriture grise, qui peut infecter plus de 200 espèces de plantes et faire de gros, gros dégâts. 

Dans certaines conditions climatiques, ce champignon se développe sans porter trop préjudice à la plante. En perforant la pellicule des grains de raisin à maturité par exemple,  il va augmenter la perte d’eau du fruit, et concentrer le sucre dans les grappes. Qui dit plus de sucre dit plus de fermentation pendant le processus de vinification après récolte, puis plus d’alcool…. ce qui est évidemment très recherché par les viticulteurs… puis les consommateurs de brevages alcoolisés.
Dans ce cas la pourriture peut devenir “noble”. Voilà, surclassage du pourri ! 

Pourriture noble – Botrytis cinerea

Bon, c’est cool tout ça, on peut retenir que la décomposition chez les plantes : c’est utile et ça sent presque toujours bon. 

Mais pour honorer complètement le thème de l’émission et faire plaisir à Claire, je ne pouvais pas QUE parler du pourri qui fleure bon. Il fallait aller dans le sale, dans le dégueulasse, dans les trucs qui donnent un peu la nausée. Alors penchons nous un peu sur les cadavres d’animaux, la charogne, la vraie. Parce que oui, on peut parler des plantes et des MORTS, et c’est pour ça que pour toi, public, j’ai rédigé cette chronique intitulée : “Botanique tes morts”. 

Dégrader un cadavre, c’est tout un processus pendant lequel les bactéries de notre tube digestif, puis les bactéries d’ailleurs vont commencer à nous manger lentement. Tout un cortège d’insectes peuvent arriver et aider à faire le boulot, et en l’espace de quelques semaines… il ne reste plus que des os. Si vous voulez plus d’informations à ce sujet, n’oubliez pas d’écouter le reste des chroniques !


Vous vous imaginez bien que ce processus ne laisse pas le sol indemne, provoquant localement des changements dans la concentration de matière organique, et notamment d’azote. Et bien figurez-vous que des chercheurs se sont demandés si les plantes ne pourraient pas aider à retrouver des cadavres enterrés, figurez-vous. Car le problème est de taille : selon des chercheurs de l’Université de Tenessee aux Etats Unis, plus de 160 000 personnes meurent chaque jour, certains proches de leurs familles, mais d’autres dans des circonstances où l’on ne les retrouve jamais : une guerre, un assassinat… Si les corps sont enterrés en forêt, il est quasi impossible de les détecter… dans la police scientifique, on a déjà l’habitude de s’intéresser au suivi des insectes pour suivre la dégradation des cadavres et dater l’heure de la mort. Mais peut-on utiliser les plantes ? On sait qu’avec plus d’azote dans le sol, les plantes ont tendance à produire plus de chlorophylle, ce qui conduirait à un changement de réflectance, la façon dont les feuilles dévient la lumière incidente, ainsi qu’à une variation de la fluorescence des feuilles.
D’ordinaire, cette équipe travaille sur des plantes modifiées pour détecter et signaler des changements dans l’environnement, créant ce qu’ils appellent des “phytosenseurs” – exemple : la plante est modifiée pour produire une protéine fluorescente dès lors que le sol est contaminé par un pathogène, par exemple. La plante senseur “s’allume”, détectant le danger avant que les plantes environnantes ne tombent malades. Suivant cette logique, si certaines plantes pouvaient naturellement cumuler suffisamment de changements métaboliques à proximité d’un cadavre, et que ce changement pouvait se traduire par des différences visibles en imagerie (drone avec caméras embarqués par exemple)… il deviendrait possible de retrouver des cadavres disparus dans des forêts denses, sans même organiser des battues avec plusieurs dizaines de personnes. Cette piste est toujours à l’étude, mais elle est loin d’être totalement farfelue, alors on attend les développements avec impatience. (1,2,3)

Mais revenons-en à la décomposition de nos cadavres : Ce processus émet tout un tas de composés odorants – les chercheurs estiment qu’il y a jusqu’à 800 composés différents impliqués dans l’odeur d’un corps en décomposition… Les stars de ces odeurs : putrescine, et cadavérine par exemple. Et figurez-vous que les plantes sont capables de produire ces molécules aussi ! Ces molécules sont impliquées dans leur développement et dans les mécanismes leur permettant de résister aux différents stress dans l’environnement (1,2,3)

Certaines misent même sur l’émission de ces composés pour servir leur propre reproduction… et oui, pourquoi ne pas “imiter” l’odeur d’un cadavre en décomposition pour attirer des mouches ou des scarabées nécrophages, alléchés à l’idée de se faire un bon buffet de charogne ?  Avec un peu de chance, on pourrait profiter de la visite de ces insectes pour se faire trimballer un peu de pollen et se reproduire ! 

Dans la liste des plantes dites “charogne” en raison de leur odeur, on trouve des plantes de plusieurs familles. 

Les stars de l’exercice (littéralement) sont les Stapellia ou “cactus étoile de mer”, des plantes succulentes d’Afrique du Sud qui ressemblent un peu à des cactus mais sont dans la famille des Apocynaceae. 
Du côté de l’Amérique du Nord, on retrouve le Pawpaw, un fruit comestible d’un arbre que l’on appelle l’asiminier (Asiminia trilobata) dont les fleurs sentent aussi le cadavre (bon appétit, bien sûr !)… 

Le sterculier fétide (Sterculia foetida), même combat, si bien qu’on le surnomme “l’arbre moufette” ou « arbre caca ». 
Pareil pour le “chou moufette” (Symplocarpus foetidus) ou l’Arum titan, ainsi que la Rafflésie, les plus grandes fleurs du monde. La rafflésie a d’ailleurs inspiré le très célèbre pokémon Rafflesia !

Chimie olfactive de l’arum titan – Compound interest

Chose anecdotique : le chou moufette et l’arum titan ont la particularité de monter en température, pour augmenter encore la diffusion de leur parfum dégueulasse. Ce processus s’appelle la thermogenèse (8).  

Et même les orchidées s’y mettent ! Les orchidées c’est joli… figurez vous que l’odeur des fleurs de certaines espèces de Bulbophyllum ont été comparées à celles d’un troupeau d’éléphants en décomposition. Impossible de rentrer sereinement dans une serre de jardin botanique lorsqu’elles fleurissent, l’odeur est apparemment insoutenable. Avis à tous les jardins botaniques : chroniqueuse végétale cherche témoignage ou expérience en temps réel. 

La pire c’est peur être l’arum cheval-mort (joli surnom pour l’espèce Helicodiceros muscivorus) qui pousse le vice jusqu’à prendre la texture d’une croupe de cheval (arrière). Qui pue. 

Oui, toutes ces plantes se reproduisent en imitant l’odeur de nos morts. Aucun respect. N’hésitez pas à consulter l’article « Bouquets de fleurs et cartes pistils » pour d’autres stratégies de reproduction absurdes et scandaleuses !

Cette technique existe aussi chez certains champignons, pour disperser non pas leur pollen, mais leurs spores. C’est le cas dans la famille des Phallaceae, dont le genre principal est Phallus. Il ressemble à un pénis, et en plus il pue le cadavre. Voilà, il fallait que je le mentionne.


Bref, quand les plantes te disent clairement d’aller “Botaniquer tes morts”, on ne reste pas de marbre, contrairement à nos pierres tombales. 

En parlant de pierres tombales, je me permet un dernier écart avant de cloturer cette chronique – car ce weekend est organisé le City Nature Challenge, un défi de sciences participatives pendant lequel vous pouvez envoyer vos observations d’animaux, d’insectes, de plantes, de champignons urbains en ville.
Depuis quelques années, de plus en plus de villes réduisent l’utilisation de produits phytosanitaires, ce qui a pour conséquence de favoriser le retour de la biodiversité en ville. Parmi les premiers endroits où cela a été abandonné figurent des lieux plus ou moins fréquentés : les cimetières. Les résidents du genre humain sont plutôt calmes dans l’ensemble, ce qui est très propice pour l’installation de nombreuses espèces, y compris de plantes !  Depuis l’an dernier, un nouvel enthousiasme est donc né pour l’observation de la flore spontanée des cimetières – qui offrent d’ailleurs des milieux très particuliers, plutôt secs, de graviers… on y observe donc même parfois des espèces rares ! J’ai d’ailleurs pu lire en préparant cette chronique un mémoire sur “La biodiversité floristique des cimetières franciliens” écrit par Jeanne Valet, dont on vous mettra le lien en notes d’émission !

A défaut de manger des pissenlits par les racines, vous pouvez donc aller les observer et les photographier, jusque dans les cimetières de vos villes… en voilà une idée de sortie originale ! On compte sur vous ! 

Et c’est tout pour moi ! 

Merci de votre écoute (et de votre lecture pour vous, fidèles lecteurices du blog !)

Sources et lectures complémentaires :

1. Brabazon, H. et al. Plants to Remotely Detect Human Decomposition? Trends in Plant Science25, 947–949 (2020). – DOI : 10.1016/j.tplants.2020.07.013

2. Cholewa, M., Bonar, M. & Kadej, M. Can plants indicate where a corpse is buried? Effects of buried animal tissues on plant chemistry: Preliminary study. Forensic Science International333, 111208 (2022). – DOI : 10.1016/j.forsciint.2022.111208

3. Stewart, N. Plants might be able to tell us about the location of dead bodies, helping families find missing people. The Conversation – http://theconversation.com/plants-might-be-able-to-tell-us-about-the-location-of-dead-bodies-helping-families-find-missing-people-145420 (2020).

4. Jancewicz, A. L., Gibbs, N. M. & Masson, P. H. Cadaverine’s Functional Role in Plant Development and Environmental Response. Front Plant Sci7, 870 (2016). – DOI : 10.3389/fpls.2016.00870

5. González-Hernández, A. I. et al. Putrescine: A Key Metabolite Involved in Plant Development, Tolerance and Resistance Responses to Stress. International Journal of Molecular Sciences23, 2971 (2022). – DOI : 10.3390/ijms23062971

6. Chen, D., Shao, Q., Yin, L., Younis, A. & Zheng, B. Polyamine Function in Plants: Metabolism, Regulation on Development, and Roles in Abiotic Stress Responses. Front. Plant Sci.9, (2019). – DOI : 10.3389/fpls.2018.01945

7. Jeanne Vallet. La biodiversité floristique des cimetières franciliens : Spécificités par rapport aux autres espaces urbanisés et effet du gradient d’urbanisation. CBNBP – MNHN, Délégation Ile-de-France, 61 rue Buffon – CP53 – 75005 PARIS cedex 05 – FRANCE. 2024. – Consulter la thèse

8. Ito-Inaba, Y. Thermogenesis in skunk cabbage (Symplocarpus renifolius): New insights from the ultrastructure and gene expression profiles. Advances in Horticultural Science28, 73–78 (2014). – DOI : 0394-6169

Publié par Le Plantoscope

Diplômée de biologie végétale et ancienne chercheuse en biologie moléculaire et cellulaire, je suis maintenant dédiée à la vulgarisation scientifique autour de la biologie des plantes. Le Plantoscope est un outil pour voyager à travers les plantes et la botanique par des anecdotes et des explications simples et accessibles.

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